La Vierge de l’attente

Si la scène de la Visitation est souvent représentée, on remarque moins les représentations de Marie femme enceinte désignées sous diverses dénominations : Marie enceinte, Vierge à l'enfantement, Vierge de l'Avent, Notre-Dame de l'Avent, Vierge de l'attente, Vierge de l'Espérance ou Notre-Dame la Blanche, Vierge de l’Expectation ou de l’Espérance, en italien la « Madona del parto ».

Ces représentations étaient propices à une dévotion de la part des femmes enceintes, particulièrement celles éprouvant des difficultés avant ou au cours de leur grossesse. On peut comprendre le développement de plus en plus important de la piété mariale surtout dans les classes populaires alors que les recours à la médecine étaient insignifiants pour favoriser la natalité et que l’abondance de bras y était impérative pour survivre en particulier pendant la vieillesse. Face à un Dieu le Père présenté avant tout comme un justicier impitoyable, Marie, mère de l’Enfant Dieu, était la femme compréhensive et protectrice dont chacun cherchait à se concilier les faveurs.

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Vierge de Cucugnan

Cette piété populaire ne s’embarrassait pas de pudeurs et Marie était représentée sans gêne « enceinte jusqu’au cou », partageant la maternité commune des femmes. C’était l’Incarnation sans trop de mystère. Le Concile de Trente, soucieux de repréciser bien des points théologiques, se mêla de redonner un peu décence à ces représentations mariales qui pouvaient prêter à oublier la divinité de celui que Marie portait. On élimina un certain d’œuvres présentant Marie enceinte, du moins dans les églises le plus en vue, mais dans les campagnes la dévotion populaire résista longtemps continuant d’honorer la Vierge Mère :

Santé des malades

Refuge des pécheurs

Consolatrice des malheureux

(Litanies de la Sainte Vierge)

La statue dorée de Marie dans l’église de Cucugnan (Aude) est assurément bien enceinte ; son ventre bien arrondi est mis en relief par la ceinture verte. Une de ces Vierges réprouvées par le Concile de Trente mais qui a survécu dans l’église d’un village isolé, échappant à une destruction parfois effective. Les dévotions populaires ont le plus souvent résisté aux injonctions romaines mais il a suffi d’un curé un peu plus strict pour envoyer, en ce XIX° siècle puritain, cette Marie enceinte au musée de Carcassonne, pour cause « d’attitude spéciale ». La survenue d’une averse de grêle ravageuse sur le village décida les Cucugnanais à réclamer avec force leur statue.

La Vierge se tient sur un croissant de lune enserrant lui-même une tête d’angelot :

« Un grand signe apparut dans le ciel : une Femme, ayant le soleil pour manteau, la lune sous les pieds, et sur la tête une couronne de douze étoiles.

Elle est enceinte, elle crie, dans les douleurs et la torture d’un enfantement. » (Apocalypse 12, 1)

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Piero Della Francesca (v. 1412 – 1492), « La Madonna de Parto », vers 1460, fresque 260 × 203 cm, Monterchi (Italie) (Photo Wikimedia commons)

Une femme éleva la voix au milieu de la foule pour lui dire : « Heureuse la mère qui t’a porté en elle, et dont les seins t’ont nourri ! » (Luc 11, 27)

Marie est présentée debout et de face, à la manière des représentations byzantines, maîtresse femme dominant deux anges disposés en miroir, absolument semblables, sauf dans leurs couleurs inversées, impassibles.

Sa main droite posée sur le ventre, son bras gauche replié sur la hanche et son dos légèrement incliné en arrière montrent l’attitude habituelle d’une femme enceinte – plutôt une femme du peuple - qui assume pleinement sa maternité.

Marie a les yeux baissés signe de méditation et de gravité devant sa destinée. 

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Autant la posture du corps fait « femme du peuple », autant le visage est plutôt celui d’une jeune « aristocrate » : Marie est mère et reine (Cf. Litanies de la Sainte Vierge).

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Sa main droite écarte sa robe bleue (couleur devenue traditionnelle à la Renaissance), comme pour mieux montrer ce Mystère qu’elle porte.

Marie est l’Arche de la Nouvelle Alliance (une des invocations des litanies de la Sainte Vierge), initiée par le Christ Jésus. Les deux anges écartent les pans de rideau d’un baldaquin pouvant rappeler la tente qui abritait l’Arche d’Alliance.

Marie fait ainsi par sa maternité le lien entre l’Ancienne et la Nouvelle Alliance.

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Sur le baldaquin de couleur pourpre on peut remarquer des motifs de grenade, fruit symbole de fécondité, par ses multiples pépins qui renferment un jus rouge où on peut voir aussi le symbole du sang que Jésus versera sur la croix.

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Bernardo Daddi (Florence, v. 1290 – 1348), « La Vierge Marie avec Saint Thomas d’Aquin et Saint Paul » (v. 1330), Paul Getty Museum de Los Angeles (Photo Wikimedia commons)

Ce petit retable en triptyque était sans doute destiné à orner un petit autel. La position assise de Marie laisse moins voir ses formes de femme enceinte. La richesse de son vêtement fait penser plus à une reine (Cf. Litanies de la Sainte Vierge) :

  • -Reine des confesseurs : Saint Thomas d’Aquin, à sa droite, présente sa fameuse Somme théologique
  • -Reine des apôtres : Saint Paul, à sa gauche, portant ses deux attributs traditionnels : l’épée, instrument de son supplice et le livre de ses épitres.

Le regard de Marie comme le geste de sa main droite s’adressent aux fidèles : Mère de la grâce divine et du Bon conseil (cf. Litanies de la Saint Vierge) elle est médiatrice entre Dieu et les hommes. Dans sa main gauche, le livre ouvert, comme dans l’iconographie traditionnelle des scènes d’Annonciation, comporte les premières paroles du Magnificat rappelant l’épisode de la Visitation à sa cousine Elisabeth elle aussi enceinte de Jean Baptiste.

Dans un médaillon au sommet du panneau central, un petit Christ Pantocrator tient dans sa main gauche les Ecritures et bénit de sa main droite.

Si Marie est bien enceinte, l’environnement permet de moins mettre l’accent sur sa grossesse et assure la canonicité irréprochable du retable.

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Notre-Dame des Avents (ou Notre Dame la Blanche) à Chissey sur Loue (Jurra), datée du XVI° siècle, semble d’inspiration flamande ou bourguignonne sculptée dans une pierre de la région. Son visage serein est absorbé dans la méditation. Sa chevelure lui sert de voile. Ses mains jointes, un peu disproportionnées, seraient une prothèse un peu sommaire suite à une amputation accidentelle. Le drapé de la cape et la jambe droite légèrement fléchieen avant donnent une impression de mouvement à cette figure juvénile.

Nous retrouvons ici le souci de donner un contenu plus théologique à la grossesse de Marie ; comme dans une préfiguration d’échographie, l’enfant Jésus apparaît dans le sein de sa mère, entouré de rayons lumineux :

« Syméon reçut l’enfant dans ses bras, et il bénit Dieu en disant :

« Maintenant, ô Maître souverain, tu peux laisser ton serviteur s’en aller en paix, selon ta parole. Car mes yeux ont vu le salut que tu préparais à la face des peuples : lumière qui se révèle aux nations et donne gloire à ton peuple Israël. » (Luc 2, 2

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Vierge de Cham en Suisse (Fragment d’aile d’autel, vers 1505, Musée national suisse, Zurich) (Photo Wikimedia commons)

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Vierge de Cham (Suisse) Détail

Là encore l’enfant Jésus apparaît en « échographie »

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Crèche dans une église de Cordoue : la Sainte famille dans l’attente de la naissance.

Le 18 décembre se célébrait dans certains pays (en particulier en Espagne) la fête de l’Expectation (attente) du saint enfantement de la Vierge Marie, instituée au 10ème Concile de Tolède en l'an 656, appelée aussi « fête de Notre-Dame de l'Expectation ». En cette fête, toutes les femmes se faisaient un devoir d'honorer la Vierge dans sa divine grossesse et de solliciter éventuellement son secours.

« Il est bien juste, en effet, ô Vierge-Mère, que nous nous unissions à l'ardent désir que vous avez de voir de vos yeux Celui que votre chaste sein renferme depuis près de neuf mois, de connaître les traits de ce Fils du Père céleste, qui est aussi le vôtre, de voir enfin s'opérer l'heureuse Naissance qui va donner Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et sur la terre Paix aux hommes de bonne volonté. O Marie ! Les heures sont comptées, et elles s'écoulent vite, quoique trop lentement encore pour vos désirs et les nôtres. Rendez nos cœurs plus attentifs ; achevez de les purifier par vos maternels suffrages, afin que si rien ne peut arrêter, à l'instant solennel, la course de l'Emmanuel sortant de votre sein virginal, rien aussi ne retarde son entrée dans nos cœurs, préparés par une fidèle attente » (Extrait de l’Année Liturgique - Dom Guéranger)

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Icône russe XIX° siècle (Photo Wikimedia commons)

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Vierge de Malta (Autriche, début XV° siècle) (photo Wikimedia commons)

Marie se présente très hiératique, à la manière byzantine. Un sourire éclaire pourtant son visage. Ici l’embonpoint, parfois avec vue échographique de l’enfant est remplacé par une sorte de petit tabernacle où l’ouverture d’une porte laisse apparaître une sculpture du petit Jésus, de face, mains jointes.

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Prier devant ce type de statue mariale revient à prier devant le tabernacle qui contient le corps du Christ consacré lors de la célébration eucharistique.

La veille de sa mort « Ayant pris du pain et rendu grâce, Jésus le rompit et le leur donna, en disant : « Ceci est mon corps, donné pour vous. Faites cela en mémoire de moi. » (Luc 22, 19)

« Car le pain de Dieu, c’est celui qui descend du ciel et qui donne la vie au monde. » (Jean 6, 33)

Là encore le thème de la grossesse mariale s’oriente vers une affirmation théologique forte.

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Statue ouvrante de Vierge à l’Enfant (XIV° s.), Eguisheim (Haut-Rhin, église Saint-Pierre-et-Saint-Paul)

Ici l’ouverture de la statue se fait beaucoup plus grande et concerne tout le buste de Marie. En position fermée, Marie présente le jeune Jésus sur ses genoux, dans la position classique d’une Vierge en majesté. Habituellement Jésus est plutôt assis mais ici la réalisation de l’ouverture impose sans doute sa stature debout.

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Vierge d’Eguisheim complètement ouverte

Les deux volets ouverts dont apparaître deux anges agenouillés autour d’un panneau central représentant une gloire r(rayons dorés) surmontée d’une croix nimbée. Ce motif peu précis semble avoir été retravaillé. On ne peut écarter une évocation de l’eucharistie (la croix nimbée pourrait représenter une hostie). Cette imprécision nuit ici à une affirmation théologique forte.

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Les Litanies de la Vierge en musique

Litanies chantées en latin (grégorien)

https://www.youtube.com/watch?v=ur9QFvH7TJk

Marc Antoine Charpentier

Litanies de la Vierge

https://www.youtube.com/watch?v=7h0ixrJYnK4

Francis POULENC (1899-1963)

Litanies à la Vierge noire

  • -Orchestre philharmonique et Maîtrise de Radio France :

https://www.youtube.com/watch?v=kJR5-8ZhNrQ

  • -Chœur Accentus et accompagnement d’orgue (avec partition et paroles défilantes)

https://www.youtube.com/watch?v=ljV7cTd4RYA

  • -Enregistrement à Rocamadour, lieu qui inspira Francis Poulenc lors d’un séjour le 22 août 1936.

Ensemble vocal Exosphère et Orgue, Gilles Oltz

https://www.youtube.com/watch?v=oJVHm0Xw_rU

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