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Dans ce premier volet de commentaires sur les fresques de Vals nous nous intéresserons plus spécialement aux scènes montrées par les fresques peintes sur la voûte en berceau de la 1ère travée (en partant de l’est) de l’abside romane (Annonciation, Nativité) et sur le mur plat du chevet (visite des Mages).

Ces fresques datées du début du 12° s. ont été découvertes en 1953 par le curé de l’époque, l’abbé Durand, prêtre très cultivé et intéressé par l’archéologie. Elles ont été restaurées en 2006-2008 par Jean-Marc Stouffs.

En trois travées est développé un véritable programme théologique reflet des préoccupations spirituelles de l’époque : il conduit de l’Epiphanie ou adoration des mages, sur le mur plat du chevet, à la Parousie avec le Christ en majesté à l’entrée de l’abside en passant par l’évocation de l’Annonciation et de la Nativité (1ère travée), puis des saints apôtres et des anges (2ème travée) qui introduisent à cette vision béatifique de cette 3ème travée.

« Le programme iconographique de Vals s’inscrit dans une tradition forte dont on trouve de nombreuses traces dans l’art catalan : Saint Martin de Fenollar, Esterri d’Aneu, Trédos, Santa Maria de Taüll, etc … pour ne citer que des ensembles de fresques de la première moitié du XIIe siècle. » (Emmanuel Garland)

Sur le plan graphique prévaut ici une tradition très orientalisante telle qu’on la trouve dans les icônes.

C’est la vision théologique qui sous-tend ce programme iconographique, moins souvent évoquée ou approfondie à notre connaissance, qui a retenu plus particulièrement notre attention.

Pour permettre d’avoir une meilleure définition des photographies et surtout de zoomer vous pouvez vous reporter à l’album sur Google photo : https://photos.app.goo.gl/6yeRnrsTjsZQeZXD6

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L’Annonciation

L’ange Gabriel est représenté « en apesanteur » au-dessus de la scène, venant du ciel ; son nom signifie « Dieu est ma force ». Il annonce à Marie qu’elle va être mère :

Le sixième mois, l’ange Gabriel fut envoyé par Dieu dans une ville de Galilée, appelée Nazareth, à une jeune fille vierge, accordée en mariage à un homme de la maison de David, appelé Joseph ; et le nom de la jeune fille était Marie.

L’ange entra chez elle et dit : « Je te salue, Comblée-de-grâce, le Seigneur est avec toi. »

À cette parole, elle fut toute bouleversée, et elle se demandait ce que pouvait signifier cette salutation.

L’ange lui dit alors : « Sois sans crainte, Marie, car tu as trouvé grâce auprès de Dieu.

Voici que tu vas concevoir et enfanter un fils ; tu lui donneras le nom de Jésus. (Luc 1, 26-31)

La position des mains de l’ange laisse supposer des explications, celle des mains de Marie l’acceptation.

Marie dit alors : « Voici la servante du Seigneur ; que tout m’advienne selon ta parole. » (Luc 1, 38)

Inscription :

MISS(US) ANGEL(US) GABRIEL AD MAR(IAM) VIRGINEM

Texte latin de Luc 1, 26 : « L’ange Gabriel fut envoyé à la Vierge Marie »

Vêtements : plis en V des vêtements ou les lignes parallèles du drapé. Marie revêt un habit de religieuse (voile, guimpe)

Autres éléments du décor :

-Le dessin de la frise cintrée qui orne la grande porte en arrière semble représenter des dents d’engrenage, motif caractéristique de la région à cette époque.

Cf. https://fr.wikipedia.org/wiki/Frise_de_dents_d%27engrenage

-La colonne à droite de Marie a un motif de volutes avec décor tréflé. Elle symbolise la communication entre le ciel et de la terre.

-A gauche de l’ange une petite porte encore fermée répond à la grande ouverture (le grand arc de la Parousie à venir ?). Cette porte symbolise « Marie Porte du ciel » (une de ses nombreuses appellations dans « Les litanies de la Vierge ») : Marie en mettant au monde le Rédempteur va ouvrir la porte du ciel aux pécheurs.

La figuration de ces deux portes est fréquente dans les œuvres montrant l’Annonciation.

Annonciation environnement

On peut même dire que Marie ouvre le Royaume des cieux avant Saint Pierre, qui en détient les clés et qui figure justement de l’autre côté de l’arc doubleau !

Rappelons les paroles de Jésus à Pierre :

Je te donnerai les clefs du Royaume des Cieux : quoi que tu lies sur la terre, ce sera tenu dans les cieux pour lié, et quoi que tu délies sur la terre, ce sera tenu dans les cieux pour délié. (Mt 16, 19)

Sur l’arc doubleau se détache le portrait de Saint Matthias dont le nom signifie « Don de Dieu », apôtre choisi pour remplacer le traître Judas après la manifestation d’un signe céleste :

On en présenta deux, Joseph dit Barsabbas, surnommé Justus, et Matthias.

Alors ils firent cette prière : « Toi, Seigneur, qui connais le cœur de tous les hommes, montre-nous lequel de ces deux tu as choisi pour occuper, dans le ministère de l'apostolat, la place qu'a délaissée Judas pour s'en aller à sa place à lui. » Alors on tira au sort et le sort tomba sur Matthias, qui fut mis au nombre des douze apôtres. (Ac 1, 23-26)

Matthias comme Marie est signe d’une élection divine. Remplaçant le douzième apôtre damné il peut aussi représenter l’humanité réconciliée avec Dieu grâce à la maternité de Marie.

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Sur l’autre côté de l’arc de cette 1ère travée :

La Nativité

Marie est allongée sur son lit d’accouchée. Elle regarde le bain de son fils. Elle est vêtue comme une religieuse (voile, guimpe).

La couverture qui la recouvre semble avoir une importance singulière pour l’auteur de la fresque : de belles dimensions, étalée impeccablement, formant un rectangle à peine ondulé.

La décoration est encore plus surprenante ; certes, ce style de médaillons décoratifs, orientalisant, se retrouve ailleurs. Plus qu’à l’aspect esthétique, nous devons nous intéresser au symbole qu’ils représentent.

La forme circulaire est la forme de la perfection, représentant la divinité, le soleil qui éclaire et donne vie, préside au déroulement des saisons.

Le cercle peut aussi représenter la lune car il symbolise par son cycle mensuel celui de la femme.

Ces cercles sont intégrés dans des carrés eux-mêmes intégrés dans le vaste quadrilatère de la couverture. Le carré est le symbole de la terre par opposition au cercle symbole du ciel.

Le cercle inscrit dans le carré symbolise l’irruption du divin sur terre.

Nous dénombrons onze médaillons ; 11 = 5 + 6.

Le 5 représente l’humanité qui s’ajoute au six relié au divin (cf. par exemple les 6 jours de la Création).

Les symboles que nous venons d’évoquer sont d’ailleurs universels (1) et se rencontrent partout dans la symbolique romane (2)

L’Incarnation se situe dans le cadre d’une création qui se poursuit car ces symboles, loin de décrire des situations figées, s’inscrivent comme nous venons de le voir, dans le cycle vital.

Marie elle-même est intégrée dans ce cycle en tant que mère se remettant sur sa couche des fatigues de l’accouchement coupant court ainsi à l’hérésie monophysite (seule nature divine du Fils).

La fête de Noël a remplacé la fête romaine du « sol invictus » (soleil invaincu) marquant la période du solstice d’hiver où les jours sont au plus court et vont de nouveau s’allonger.

Le Messie lui-même est attendu comme « soleil de Justice » comme l’annonce le prophète Malachie :

« Mais pour vous qui craignez mon nom, le Soleil de justice se lèvera : il apportera la guérison dans son rayonnement. Vous sortirez en bondissant comme de jeunes veaux à la pâture. » (Malachie 3, 20)

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Le bain de l’enfant Jésus

Il s’inscrit aussi dans la manifestation de la pleine humanité du Christ. Il est aussi une manifestation de la puissance divine car selon les évangiles apocryphes l’eau du bain de Jésus récupérée opéra plusieurs miracles :

Et lorsqu'ils entrèrent dans la ville de Bethléem, ils y virent de nombreux cas d'une maladie grave qui atteignait les enfants aux yeux, et ils mouraient. Il y avait là une femme qui avait un fils malade et déjà proche de la mort. Elle l'apporta chez Dame sainte Marie, qu'elle aperçut à baigner Jésus le Christ. Cette femme lui dit : "O Marie, ma Dame, regardez mon fils que voici ; il souffre cruellement !"

Sainte Marie lui répondit en ces termes : "Prenez de cette eau où je viens de baigner mon fils, et aspergez-en le vôtre". Elle prit donc de cette eau, comme sainte Marie le lui avait dit, et elle la répandit sur son fils qui cessa de s'agiter et dormit quelques temps. Puis il s'éveilla de son sommeil, en parfaite et pleine santé ; sa mère le prit et l'apporta auprès de sainte Marie. Elle en était toute joyeuse. Sainte Marie lui dit : "Remerciez Dieu qui vous a guéri cet enfant."

(L'évangile arabe de l'enfance - Le livre des miracles de notre Seigneur, Maître et Sauveur Jésus-Christ, chapitre 27)

Les deux sages-femmes qui baignent l’enfant Jésus apparaissent dans l’Evangile du Pseudo-Matthieu (XIII, 3-4) et ont pour nom Zahel et Salomé. Ici elles sont « recyclées » pour montrer la pleine humanité de Jésus né par les voies naturelles alors que leur principale préoccupation dans le texte apocryphe est de contrôler physiquement que Marie est toujours vierge et que l’enfant Jésus est né miraculeusement (cf. monophysisme) :

« Ce nouveau-né n'a connu nulle souillure de sang, l'accouchée n'a éprouvé nulle douleur. La vierge a enfanté et après l'enfantement continue d'être vierge." (Pseudo-Matthieu, XIII, 3)

Ces deux femmes sont habillées de tuniques simples serrées à la taille par une ceinture ; celle de gauche tient un broc pour verser l’eau dans la cuve. Toutes les deux tiennent l’enfant Jésus qui est bien « réel ».

La cuve ressemble aux cuves baptismales de l’époque : de forme hémisphérique sur un pied central avec sur le bord supérieur des cannelures figurant les ondes de l’eau.

L’allusion au futur baptême du Christ par Jean-Baptiste dans le Jourdain est ici évidente si on se souvient qu’elle fut aussi une manifestation de sa gloire de Fils de Dieu :

« En ces jours-là, Jésus vint de Nazareth, ville de Galilée, et il fut baptisé par Jean dans le Jourdain. Et aussitôt, en remontant de l’eau, il vit les cieux se déchirer et l’Esprit descendre sur lui comme une colombe. Il y eut une voix venant des cieux : « Tu es mon Fils bien-aimé ; en toi, je trouve ma joie. » (Mc 1, 9-11)

Plus surprenants sont les deux anses qui font penser à ceux d’un calice roman mais ceci peut s’expliquer par le fait que Jésus considérait sa passion et sa mort sur la croix comme une coupe (celle de son sang, cf. La Cène) et un baptême :

« Jésus leur dit : « La coupe que je vais boire, vous la boirez ; et vous serez baptisés du baptême dans lequel je vais être plongé. » (Mc 10, 39)

Le nimbe de Jésus, dont le visage n’est guère celui d’un bébé, est d’ailleurs crucifère et ses bras sont en croix.

La symbolique du baptême réside justement dans cette immersion dans les eaux de la mort et cette émersion-résurrection. De ce point de vue la cuve peut aussi représenter le tombeau où le Christ sera déposé après sa mort et d’où il ressuscitera, les sages-femmes représentant alors les saintes femmes premières témoins de sa résurrection (elles sont d’ailleurs représentées ici avec un nimbe).

Tout l’art de la représentation de cette scène est de manifester la théologie de l’Incarnation - Jésus vrai Dieu et vrai homme - dans une perspective eschatologique où, mort et ressuscité, il sera associé à la gloire de son Père (Parousie) (3)

Les deux anges qui dominent toute cette scène de la nativité sont là aussi pour le rappeler.

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Le texte de l’évangile de Mt 1, 22-23 qu’on peut rattacher à ces scènes de la Nativité :

« Tout cela est arrivé pour que soit accomplie la parole du Seigneur prononcée par le prophète : Voici que la Vierge concevra, et elle enfantera un fils ; on lui donnera le nom d’Emmanuel, qui se traduit : « Dieu-avec-nous »

fait inclusion avec l’épilogue de ce même évangile qu’on peut rattacher à la Parousie :

« Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. » (Mt 28, 20)

Entre temps, et sur la travée centrale, seront évoqués les apôtres. Jésus leur confia cette mission sur une montagne de Galilée lors de son ultime apparition de ressuscité avant son retour dans la Parousie :

« Allez ! De toutes les nations faites des disciples : baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit » (Mt 28, 19)

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Relev mages Stouffs

Adoration des mages

Cette scène en haut du mur plat du chevet est la moins bien conservée, déjà endommagée primitivement par le percement d’une fenêtre.

Le relevé effectué par le restaurateur Jean-Marc Stouffs vient ici à notre secours (Bulletin de l’association des Amis de Vals n°67, p. 16)

On peut distinguer :

-Le visage de Marie

-A sa droite, l’étoile en forme de marguerite

-Encore un peu plus à sa droite les inscriptions STELLA et BALTASAR

-Au-dessous de ces inscriptions le visage de Baltasar coiffé d’un bonnet phrygien (symbolise le mage oriental)

Cette scène de l’Epiphanie, manifestation de la gloire du Fils de Dieu, annonce bien sûr celle de la Parousie à l’autre extrémité de l’abside.

Marie, même si le sanctuaire de Vals lui est dédié (Notre-Dame de la Nativité) n’est pas au centre du programme iconographique. Sur la maternité de Marie, « Porte du ciel », s’appuie le déploiement iconographique de la théologie de l’Incarnation.

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(1) « Dictionnaire des symboles » (Coll. Bouquins, éd. Robert Laffont)

(2) « Lexique des symboles » (coll. Zodiaque)

Autres sources :

-« L’art roman » et « La Nativité dans l’art médiéval » (Coll. « Citadelles et Mazenod »)

-Plusieurs numéros du bulletin édité par l’association des Amis de Vals (n° 59, 60, 61, 64, 67 … en particulier les articles de Serge Alary)

(3) Il est intéressant de constater que l’usage primitif de l’Eglise orientale était de célébrer ensemble naissance (manifestation de son humanité) et baptême de Jésus (manifestation de sa divinité) en une fête de la Théophanie. Les Arméniens apostoliques ont gardé cette pratique. Sur les dates différentes pour célébrer Noël : https://www.paris.catholique.fr/pourquoi-des-dates-differentes.html

Pour connaître l’art roman :

-Principes architecturaux :

http://www.crdp-strasbourg.fr/data/hist-arts/art_roman/art_roman_principes.php?parent=37

-Décoration :

https://sites.google.com/site/modillonsetpeinturesromanes/

Comparaisons utiles de Vals avec :

-SaintMartin de Fenollar (Roussillon) :

https://sites.google.com/site/modillonsetpeinturesromanes/b-roussillon/fenollar-saint-martin

-Santa Maria de Tahull (Espagne) :

https://sites.google.com/site/modillonsetpeinturesromanes/o-espagne/catalogne-romane/tauell-santa-maria

-Sant Climent de Tahull (Espagne) :

https://sites.google.com/site/modillonsetpeinturesromanes/o-espagne/catalogne-romane/tahull-sant-climent